Sanitation de Zénith 2 : le journal de terrain de Blandine

Nous accueillons en stage pour trois semaines Blandine, en première année à l’IUT carrières sociales et option gestion urbaine. Elle a accepté de partager son journal de terrain et ses impressions.

Plus d’infos sur le projet de sanitation des associations AREA et Quatorze ici.

Jour n°1 : mardi 9 mars

Nous sommes arrivé·es sur le site de Zénith 2 en début d’après-midi, c’était la deuxième fois que j’allais sur un bidonville. A première vue, le site ne m’a pas trop choquée car je m’attendais à ce qu’il soit bien plus glauque. Il y avait de la boue au sol à cause de la pluie la veille. L’entrée du bidonville est juste à côté de la route et il y a beaucoup de passage ce qui paraît assez dangereux. Les habitations sont fabriquées avec les moyens de chacun, sur certaines « baraques » il y a de la tôle et du bois, sur d’autres, il y a des constructions en béton et certaines personnes vivent aussi dans des caravanes. Au sol, il y a beaucoup de déchets mais aussi des vieux objets entassés un peu partout. C’est une journée ensoleillée et une grande partie des habitant·es sont dehors en famille donc ils et elles nous voient arriver.

Les travailleuses sociales leur expliquent la raison de notre présence et aussi le projet de sanitation du Zénith. L’objectif de la semaine sur le terrain est de mener des entretiens auprès des habitant·es en s’appuyant sur un questionnaire afin d’évaluer comment fonctionnent les relations entre les différents ménages, de mieux identifier leurs besoins et leurs compétences pour adapter les futures installations à leurs besoins et d’organiser le fonctionnement de celles-ci pour que tout se passe bien. Les habitant·es sont d’accord pour répondre aux questions et donnent de leur temps. J’accompagne Césarine et José, deux travailleurs sociaux pour les entretiens. Nous commençons par interroger une femme qui a un peu de mal à parler français mais qui répond tout de même aux questions.

Pour l’entretien, nous nous asseyons devant sa baraque, il y a ses enfants qui jouent autour de nous et aussi les enfants qui habitent autour. Une petite fille vient vers nous et s’amuse à dessiner sur mon carnet. J’avais un peu peur que sa présence ne dérange la femme qui était en train de parler puisqu’elle semblait avoir un peu de mal répondre à certaines questions. Plusieurs autres enfants avaient aussi envie de dessiner. Je me suis demandée s’ils et elles avaient chez eux de quoi dessiner ou si c’était parce qu’ils et elles n’avaient pas l’habitude de pouvoir faire des dessins. Après cet entretien, nous en avons fait deux autres avec des personnes qui parlaient bien français et qui ont un appartement en plus de leur habitation dans le bidonville. Il et elle ont eu plus de facilité à savoir ce qu’ils aimaient faire ou à se remémorer certains souvenirs lorsqu’on leur demandait de se souvenir d’un événement marquant qui a eu lieu sur le platz depuis qu’ils y vivent. En effet, il est étonnant de voir que certaines personnes ne trouvent pas d’événement particulier alors que ça fait parfois une dizaine d’années qu’elles vivent ici. En même temps, il peut être compliqué de se remémorer spontanément un événement quand on nous le demande ou alors de faire ressortir un événement particulier parmi tant d’autres.

Durant la journée, je n’arrivais pas trop à savoir ce que je ressentais car je m’attendais à être plus choquée ou surprise par les conditions de vie des habitants. Mais au contraire j’ai trouvé qu’il y avait une forme de « normalité » dans la manière dont s’organise la vie sur le bidonville. Je m’attendais à une ambiance plus glauque alors que le lieu était assez animé et plein de vie. J’ai aussi été surprise de voir qu’au sein d’un même groupe, il y avait une forte individualité entre chaque personne, c’est-à-dire que bien qu’elles partagent un même lieu de vie, la qualité de leurs habitations est très différente en fonction des ménages, que ce soit au niveau de la taille, de la salubrité ou de la solidité. Les habitant·es apportaient aussi des réponses différentes au questionnaire. Par exemple, tous et toutes n’ont pas le même rapport à leurs racines, certain·es se sentent chez eux ou chez elles en France alors que pour d’autres c’est en Roumanie. Ces différences de conditions de vie et d’attaches doivent aussi compliquer l’organisation de la vie sur le site puisqu’ils et elles ne voient pas les choses de la même façon.

Jour n° 2 : mercredi 10 mars

Le mercredi matin, nous avons fait un débriefing par rapport aux entretiens de la veille afin de savoir si les questions étaient adaptées ou si elles n’étaient pas trop compliquées. Il en est ressorti que les personnes interrogées avaient souvent du mal à répondre à la question de savoir ce qu’elles aimaient faire et il a donc été proposé de rajouter la question « Qu’est-ce que tu aimais faire en Roumanie ?» afin de voir si le manque de réponse était dû à une difficulté pour les habitants à se projeter en dehors du bidonville parce que les habitant.es sont trop pris·es dans leurs difficultés du quotidien ou si c’était dû à autre chose. J’ai trouvé intéressant de faire ce retour sur la journée de la veille car la modification de certaines questions permet ensuite d’avoir de meilleurs rendus lors des entretiens. De plus, cela permet d’avoir plus de réflexivité dans le travail d’enquête. Lors du débriefing, les travailleuses sociales ont aussi dit que la journée d’hier avait été différente par rapport à d’habitude parce qu’il et elles ont pu circuler plus librement au sein du bidonville. Apparemment, d’habitude il et elles procèdent dans l’ordre des maisons afin de n’oublier personne mais aussi parce que sinon les habitant·es pensent qu’ils n’auront pas tous le même temps. Une forme de contrainte a même été évoquée. C’est intéressant parce que lors de ma première journée sur le terrain je ne l’ai pas du tout ressenti de cette façon. Effectivement, nous faisions des allers-retours et même les habitant·es semblaient circuler assez librement. Je pense que cette libre circulation est surtout dû aux enfants qui ont tendance à plus se promener partout par rapport à leurs parents qui restent davantage devant chez eux. J’ai donc trouvé que les enfants participaient beaucoup à la dynamique du site. Il est possible que les adultes soient moins « vivants » parce qu’ils et elles sont trop occupé·es par leurs problèmes dans leurs vie et cela finit par créer une sorte de barrière entre eux.

            L’après-midi, nous sommes retournés sur le site de Zénith 2 avec Pascal, le coordinateur de l’association les Ziconofages. Il intervient pour proposer un projet avec Clotilde, la médiatrice scolaire d’AREA, aux adolescent.es du bidonville de 11 à 18 ans. L’objectif est par plusieurs projet en lien avec les établissements scolaires de les ramener vers l’école.  L’idée est de les faire participer au projet de sanitation et de les laisser exprimer leur avis sur leur vie (notamment vis-à-vis de l’école) en faisant en même temps des activités ludiques comme la réalisation de vidéos. Le projet a donc été présentés aux adolescent·es sur le site. Les plus jeunes semblaient assez enthousiastes et avaient déjà quelques idées. Par contre la plupart ne semblaient pas avoir envie d’être filmés et que ce soit ensuite diffusé sur YouTube. En règle générale, les adolescent·es étaient assez motivé·es et s’intéressaient facilement à ce qu’il était en train de se passer. Après avoir parlé avec les enfants, je suis allée rejoindre Catherine et José qui continuaient à faire des entretiens avec les habitant·es. Je suis entrée pour la première fois dans une des habitations du bidonville et j’ai été surprise parce que c’était en bon état, assez grand, propre et ça détonnait donc avec l’aspect global du bidonville. Dans ces entretiens, il est apparu que certains habitant·es avaient aussi une crainte par rapport au site de Zénith 3 qui est juste à côté. Ils sont inquiets à l’idée que s’il y a de l’électricité à Zénith 2, les habitant·es de Zénith 3 viennent s’en servir et abîment les installations. Personnellement, je ne pense pas que ce serait le cas étant donné qu’ils ont déjà de l’électricité même s’ils se la procurent d’une manière détournée. Par contre, je pense que ça peut sembler injuste et frustrant aux habitant·es de Zénith 3 de voir qu’il y a des travaux qui vont être mis en place à côté mais pas sur leur site et que ce serait plus ça qui pourrait créer des problèmes. Les enquêtés ont aussi raconté qu’ils entendent des coups de feu le soir vers Zénith 3. Ce doit être difficile de vivre dans ces conditions surtout vis à vis des enfants car cela crée un fort sentiment d’insécurité.

J’ai trouvé que l’ambiance sur le site était plus conflictuelle que la veille. Certaines personnes étaient plus réticentes à la présence d’Area et un homme, qui semblait ivre, a dit qu’il ne voyait pas l’intérêt de répondre aux questions car il vivait ici depuis dix ans et en dix ans rien n’avait changé et que finalement même si on venait leur poser des questions, il ne se passerait rien ensuite. Ce discours montre que les gens qui vivent ici sont laissés à eux-mêmes et aussi que à force de vivre mal il y a une sorte de forme de renoncement et de désespoir qui s’installe.